Vers 1700, voies utilisées par les autochtones pour rejoindre la Nouvelle Angleterre. En haut : fleuve Saint-Laurent, le lac Saint-Pierre et la rivière Saint-François. En bas la Nouvelle-Angleterre.
Nous habitons un territoire longtemps parcouru par les autochtones : Iroquois du fl euve jusqu’en 1580, puis Abénakis. Le lac Brompton fait partie d’un vaste réseau qu’ils fréquentaient pour la chasse et la pêche. Leur présence s’estompe à partir du milieu du XVIIIe siècle, s’accélère avec le début de la colonisation des Cantons de l’Est ; ils seront désormais confi nés à leurs réserves vers 1850. À la tête du lac, des chalets reposent certainement sur des artefacts des Premières Nations. Aucun n’a été retrouvé, dommage. À l’émissaire du lac, dans peu d’eau, subsistent des amoncellements de roches rendant la navigation périlleuse. Il serait agréable de penser qu’ils faisaient partie de pièges à saumons, car il y avait ce poisson dans la rivière qui porte son nom. S’agit-il d’anciennes assises d’un pont rudimentaire? En 1890, une digue fut érigée sur la rivière au Saumon à Kingsburry pour alimenter un moulin à scie. Le lac fut utilisé pour le dragage du bois. Il est plus probable que ces pierres servaient d’ancrage pour retenir les billots avant les crues printanières.
En aval, sur la rivière Saint-François, la construction du grand barrage à Drummondville, en 1918, arrêtait définitivement la montaison saisonnière des saumons, esturgeons et anguilles. Un peu plus loin, les rapides face au parc des voltigeurs constituaient une barrière naturelle pour quiconque voulait remonter la rivière et annonçaient le début de portages exténuants. Près de ce site subsiste une des plus vieilles habitations en pierre des Cantons de l’Est, la maison Trent, édifiée en 1837.
À la confluence de la rivière Saint-François et du lac Saint-Pierre, les Français aidés des jésuites construisaient le fort Saint-François en 1687, pour se protéger des attaques iroquoises. Poste de traite et mission, il constitua un des derniers bastions de nos amis abénakis après plusieurs défaites en Nouvelle-Angleterre. Le coup de grâce proviendra de l’expédition de Rangers en 1759 qui l’incendia. Plusieurs survivants expliquent la chance que nous avons de connaitre 2 villages Abénakis, soit Odanak (à l’embouchure de la Saint-François) et Molinak (près de la rivière Bécancour).
On peut y visiter dans le premier village le premier musée autochtone du Québec, situé sur le terrain de l’ancien fort. Il renferme une importante collection d’artefacts retrouvés lors de fouilles récentes.
L’expédition Rogers rallia péniblement la Nouvelle-Angleterre en empruntant les voies de transport canotables abénakises. Un circuit comprenait la rivière Saint-François jusqu’au lieu connu comme la grande fourche, soit sa jonction avec la rivière Magog. On remontait vers le lac Magog puis traversait le Memphrémagog pour rejoindre la rivière Clyde. Une série de portages et de petits lacs permettaient d’atteindre le fleuve Connecticut qui coule directement vers le sud pour terminer entre Boston et New York (on pouvait aussi accéder à ce fleuve par la rivière Massawippi puis Coaticook).
Un objet de culte de la mission Saint-François aurait été trouvé à l’embouchure de la rivière Watopeka à Windsor en 1827. On pense que Rogers, épuisé et poursuivi par les guerriers abénakis survivants, l’aurait abandonné.
Plusieurs sites archéologiques plus anciens sont retrouvés le long de cette voie, les plus connus : East Angus, Bromptonville, le lac des Nations et la plage Southière. Plus haut en amont sur la Saint-François, on retrouve le lieu-dit de la petite fourche à l’embouchure de la Massawippi (actuellement Lennoxville); celui de l’embouchure de la rivière au Saumon est Weedon (10 000 ans) et celui du lac Mégantic (entre 12 500 ans et 12 000 ans). Imaginez tous ceux enfouis, déplacés, ou perdus à jamais par les travaux incessants effectués à la jonction de la rivière Magog et de la Saint-François.
Nous avons la chance de pouvoir visiter à Sherbrooke le musée de la Nature et des Sciences, à Magog la maison Merry et à Odanak le musée des Abénakis où certaines de ces rarissimes pièces sont exposées. Les autochtones ont fréquenté ces voies d’eau sans laisser beaucoup de traces, mais ont légué un milieu presque vierge et des trésors inestimables: une toponymie des lieux, des cours d’eau et des légendes à réapprendre et apprivoiser.
Et, sans les connaitre, comment comprendre l’histoire de la Nouvelle-France et celle des États-Unis?
Ah! Si l’eau m’avait été contée à mes rares leçons d’histoire ou de géographie ! J’aurais compris sa grande valeur. Et dire qu’aujourd’hui, on parle de me la compter…
Référence suggérée : Denis Beaulieu. La présence amérindienne dans les Eastern Townships. Collection J’ai souvenance, 2021.