Le Saint-Denisien

Protéger sa peau sans nuire aux lacs

Par Ève Courtois

, Vulgarisatrice scientifique au RAPPEL

, 27 mai 2026

C’est un matin ensoleillé, et vous plongez dans le lac pour une saucette. L’eau est bonne ! En sortant la tête de l’eau, vous observez une traînée blanchâtre autour de vous… Se pourrait-il que votre crème solaire quitte votre peau pour se répandre dans le lac?

L’écran solaire représente-t-il une source de pollution significative?

La science s’intéresse à cette question depuis quelques années. Ce sont particulièrement les filtres UV, ces molécules qui protègent notre peau contre les dommages du soleil, qui sont pointées du doigt. Elles se retrouvent effectivement dans l’eau de surface lorsque vous vous baignez, mais rejoignent aussi nos plans d’eau à partir des eaux usées, dans une moindre mesure, lorsque vous éliminez l’excès de crème solaire dans la douche. On ne s’en sort pas!

Une fois dans l’eau, une partie de ces molécules est dégradée par le soleil et les microorganismes. Toutefois, le reste peut être accumulé dans les sédiments et ingéré par les invertébrés qui y vivent. De cette façon, ces composés entrent dans la chaîne alimentaire et se concentrent davantage à mesure que l’on approche du grand prédateur. Lorsque c’est le cas, tous les organismes du lac sont susceptibles d’être affectés ! Et justement, les recherches sur différentes molécules utilisées couramment dans les crèmes solaires ont montré une panoplie d’effets toxiques, notamment sur les algues microscopiques, le zooplancton et les poissons. De quoi s’inquiéter…

L’enjeu est d’ailleurs bien documenté en milieu marin. Des études ont montré que les récifs de corail étaient mis en danger par la présence excessive de filtres UV dans l’eau près des sites touristiques. Ces recherches ont mené à l’adoption de réglementation sur la vente des crèmes solaires, notamment à Hawaii. Malgré cela, les lacs d’eau douce, pourtant nombreux et précieux au Québec, ont été beaucoup moins étudiés.

Une question de quantité

Il serait tellement tentant de fournir une réponse simple à la question « Est-ce que les crèmes solaires menacent les lacs? ». Malheureusement, ce risque est difficile à évaluer, et la réponse se doit donc d’être nuancée.

D’abord, le risque chimique est une question d’exposition et de dose : plus les espèces aquatiques sont exposées à des concentrations élevées de ces contaminants, plus le risque est élevé. Bref : ne videz pas votre tube de crème solaire dans votre aquarium, ça risque de mal finir… Mais c’est loin d’être équivalent à l’impact de votre baignade matinale. Et qu’en est-il des plages bondées en pleine canicule? Le risque mériterait d’être évalué localement, surtout dans les zones à forte fréquentation.

Ensuite, la composition des crèmes solaires est loin d’être uniforme : il existe une grande variété de filtres UV, chimiques ou minéraux, chacun ayant ses propriétés et comportements dans l’environnement. Ces différentes molécules se retrouvent ensemble dans nos écosystèmes, et leurs impacts sont donc difficiles à quantifier.

Mais les filtres UV ne sont pas les seuls ingrédients à prendre en compte. Les crèmes solaires contiennent aussi d’autres substances : agents de conservation, parfums, stabilisants, émulsifiants… Autant de composés qui se trouvent dans une grande variété de produits d’hygiène et qui peuvent, eux aussi, interagir avec la faune et la flore aquatiques, ou modifier les propriétés physico-chimiques de l’eau. Leur impact environnemental est encore peu documenté, surtout dans les contextes d’eau douce. Cette complexité rend très difficile l’évaluation globale du risque pour les lacs. Pour l’instant, la prudence reste de mise!

Se crémer de façon responsable

Bien entendu, la crème solaire protège efficacement votre peau contre les dommages du soleil. Son usage reste donc grandement recommandé pour des raisons de santé. Toutefois, considérant les potentiels effets environnementaux, pourquoi ne pas adopter des habitudes plus responsables?

C’est simple :

  • Privilégiez l’ombre
  • Favorisez le port de vêtements adaptés : chapeaux, vêtements anti-UV, manches longues, etc.
  • Évitez d’appliquer de la crème solaire juste avant d’entrer dans l’eau
  • Les filtres UV dits « minéraux » ou « inorganiques » poseraient d’ailleurs un risque moindre pour l’environnement.

Et puis, les arbres sont nos amis pour éviter le soleil direct.

Santé et environnement vont de pair !

 

Références

Centre d’expertise en analyse environnementale du Québec. (2022). Évaluation du danger lié à la présence de filtres UV organiques dans le milieu aquatique : Revue de la littérature (p. 379 p). Ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques. https://www.ceaeq.gouv.qc.ca/ecotoxicologie/revue_ultraviolet.pdf

Chatzigianni, M., Pavlou, P., Siamidi, A., Vlachou, M., Varvaresou, A., & Papageorgiou, S. (2022). Environmental impacts due to the use of sunscreen products : A mini-review. Ecotoxicology, 31(9), 1331‑1345. https://doi.org/10.1007/s10646-022-02592-w

Huang, Y., Law, J. C.-F., Lam, T.-K., & Leung, K. S.-Y. (2021). Risks of organic UV filters : A review of environmental and human health concern studies. Science of The Total Environment, 755, 142486. https://doi.org/10.1016/j.scitotenv.2020.142486

Just‐Sarobé, M. (2025). Sunscreens and Their Impact on Human Health and the Environment : A Review. International Journal of Dermatology, ijd.17800. https://doi.org/10.1111/ijd.17800

Lahens, L., Cabana, H., Huot, Y., & Segura, P. A. (2024). Trace organic contaminants in lake waters : Occurrence and environmental risk assessment at the national scale in Canada. Environmental Pollution, 347, 123764. https://doi.org/10.1016/j.envpol.2024.123764

Lebaron, P. (2022). UV filters and their impact on marine life : State of the science, data gaps, and next steps. Journal of the European Academy of Dermatology and Venereology, 36(S6), 22‑28. https://doi.org/10.1111/jdv.18198

Schneider, S. L., & Lim, H. W. (2019). A review of inorganic UV filters zinc oxide and titanium dioxide. Photodermatology, Photoimmunology & Photomedicine, 35(6), 442‑446. https://doi.org/10.1111/phpp.12439