L’envers de l’hiver, c’est bien le vert. La vie : impossible sans celui-ci. Les feuilles absorbent le rouge et le bleu, le laissent passer très lentement, il est en grande partie réfléchi et capté par notre rétine. Combien de tons ? Une infinité en combinant le bleu et le jaune : vert émeraude, olive, citron, menthe, foncé, pâle, jade, anis, avocat, bouteille, tilleul, pistache. Mon préféré : pomme ; celui des nouveaux feuillages et des tiges des têtes de violon au printemps, reflet de l’énergie du renouveau et de la résilience de notre terre. Chaque variante est associée à un sentiment : gaieté, passion, vitalité, peine, colère, renaissance, permission, chaleureux, relaxation et sérénité. En fait, la plupart de nos états d’âme s’y retrouvent. Être en beau joual vert, en voir des vertes et des pas mures, pas piquées des vers : quelles belles expressions propres à notre identité ! Surtout la dernière, phonétiquement acceptable malgré qu’ils habitent un autre monde, encore la pomme. Les pantoufles de Cendrillon en vair, étaient-elles vertes ? Mais non, comme il s’agit de la peau d’un écureuil nordique, elles étaient grises, Disney nous l’a bien cachée en les métamorphosant en verre.
Imaginer un été en blanc. Impossible. Et tout bleu, encore moins. Pourtant, ce sont les trois couleurs prédominantes qui nous accompagnent toute la vie. Pourquoi cette préférence?
Pourquoi pas le rouge?
En y regardant bien, la chlorophylle, première industrie solaire, capable de transformer l’énergie des rayons en réactions chimiques qui aboutiront en une myriade de nutriments, possède une structure très semblable à l’hémoglobine. Elle comporte en son centre un atome de magnésium, l’hémoglobine de fer. Comme si notre sang était très proche de ce qui nous entoure : principes vitaux.
Néanmoins, je préférerai toujours le vert aux tons de rouge, associés aux sacrifices, aux douleurs, à l’agression, à l’interdiction, mais aussi à la naissance (l’exception paradoxale dans toute cette souffrance). Remarquez que le méconium est bien vert et constitue une première réussite.
Les capteurs solaires existent depuis des millions d’années, renouvelés chaque année en milliards de milliards, sans notre intervention. La cellule photovoltaïque inventée en 1839 par Edmond Bequerel demeure toute simple, incolore, inerte et noire. Elle a peu évolué depuis sa création et exige des processus industriels couteux pour la planète, au contraire des végétaux qui, eux, emprisonnent le carbone ; eux seuls peuvent se déclarer énergie verte et ne nécessitent pas de batterie. Bien sûr, celle au lithium nous éloigne de l’énergie fossile, mais il y a de grandes améliorations à faire. L’espace de Musk n’est pas vert, d’ailleurs, la dernière fois il avait le ton vert, avait-il aspiré trop de fumée de ses énormes fusées? Combien de tonnes de carburant utilisent-elles pour chaque départ? Trois cent trente six, assez pour être vert de peur. Le 21e siècle aura inventé au moins un nouveau terme : l’écomarketing ou le marketing du vert.
Revenons sur la planète ; un des meilleurs moments de la vie est celui où vous vous retrouvez sur une galerie lors d’une chaude journée d’été, après vous être saucés dans un lac, dans une eau un peu froide, et que le vent doux de juillet ou d’août aide à vous sécher. On ferme les yeux, on respire profondément et on les ouvre à nouveau. Ce sont une myriade de capteurs qui s’agitent autour de vous, l’infini de la multitude. Tous indépendants l’un de l’autre, mais ensemble. Vous êtes entourés de chlorophylle en perpétuel mouvement. L’éveil face à quelque chose de plus grand que vous. Fruits du hasard tout ça? Possiblement, il est difficile de comprendre ce que des milliards d’années peuvent composer. On parle de temps long. Il faudrait peut-être passer au vert pour élucider le tout.
La beauté d’un marécage au printemps ou durant l’été ; Claude Monet s’en est inspiré avec succès en oubliant mouches noires et moustiques. Il refusait les couleurs sombres, dont le noir. Cette végétation luxuriante, verdoyante, l’a accompagné pendant de multiples années, voir 40 ans. L’œuvre de sa vie sera une impression qui se transformera en mouvement. La toile se nomme le jardin de Givertny. Comme quoi on peut passer au vert, non au rouge.
Ce sentiment de plénitude est au nadir ces soirs d’été, quoiqu’une aurore boréale par -40 degrés peut être aussi sublime. Notez qu’elle est souvent teintée de vert ! Et ce sont les plus belles.
Envers et contre tous, je continuerai malgré mes 66 ans à porter mon chandail vert lime l’été. Vert galant, direz-vous, peut-être, la définition de cette expression mérite qu’on s’y attarde.
N. B. Avez-vous remarqué la tique sur la première photo?