Le Saint-Denisien

Nature s’il vous plaît – J’ai mal à l’arbre

Par Monsieur Mots

, 5 juillet 2024

 

Depuis plus de 160 ans, et oui, si l’on compte mes anneaux de croissance,le vent me fait légèrement balancer. Il m’apporte toutes les senteurs du lac : celles du pollen de toutes les espèces d’arbres, de fleurs et de graminées qui peuplent ses berges. Il m’asperge de la bruine du matin, de gouttelettes que les nuages lui amènent. Parfois, il me secoue un peu plus vigoureusement, mais jamais bien longtemps, lors des tempêtes. 

Son souffle me communique les moindres des bruits. Celui du faon qui vient de naître, du monarque revenant de sa migration, du petit huard brisant sa coquille. J’entends tout.

Je vois comme j’écoute. Les montagnes, le lac, le soleil, le ciel, les oiseaux et les animaux à mes pieds. Je ne parle pas des insectes qui me chatouillent jusqu’à mes plus hautes branches.

Jeune, J’ai aperçu les premiers humains .  Ils ont abattu quelques arbres, dont certains de mon espèce, il y en avait tant. Notre première raison d’exister est celle d’être beau, la seconde de pouvoir réchauffée et le troisième gisent dans nos troncs imposants que l’on peut transformer en planches ou poutres monumentales. C’est notre destinée.

 De résidences d’été, ces chalets se sont remaniés en véritables maisons et se sont multipliés. Cris des enfants, clapotis des rames et surtout bruissement des vagues sur la coque des voiliers : j’adorais ces nouveaux bruits.

C’est après une tempête de neige mouillée, lourde, que j’ai perdu mes premières branches cet hiver. Il est bien connu, les conifères résistent à tout. J’évolue désormais plus lentement que le climat. 

Et j’ai pris conscience que lorsque je regarde l’horizon, mes congénères se font de plus en plus rares. Je suis un des derniers survivants des grands pins blancs. Il y a 15 ans, on a construit une habitation à mes pieds. On a entouré mon tronc de magnifiques cailloux de rivière. Au début, j’y trouvais mon compte, on m’avait après tout épargné. Ce sont mes racines et ses champignons symbiotes qui ont subi le choc.  Je me suis mis à perdre de plus en plus rapidement cocottes et brindilles.  Le poids d’une automobile ne se compare pas à celui d’un écureuil, 90 % de mes radicelles se concentrent  sous le rayon de ma plus grande branche ,il aurait fallu préserver ce périmètre.  Je crains maintenant que l’on me coupe : gouttières bloquées et tapis rouge d’aiguilles déplaisent. 

La fragilité de mon existence est étroitement liée à un paradoxe. L’humain fuit la ville, la vitesse, pour nous retrouver, nous, les géants immobiles et silencieux. Recherche de sérénité. Néanmoins, un de ces premiers gestes est de nous abattre. Rapidement, le picotage du pic-bois est remplacé par le bruit de la tronçonneuse.  Toutes les raisons sont bonnes et compréhensibles: espace pour la maison, le garage et le stationnement ; trop de feuilles, de brindilles et d’ombres; branche trop imposante, tronc tordu, coupe sélective, vue obstruée et j’en passe. Il détruit ce pour quoi il est venu : la nature, le bois, ses silences et ses senteurs. Sans y songer, lui qui pense si vite et si intensément.

Je commence à bien le connaitre. Après une dizaine d’années, il en replantera  d’autres  et respectera nos racines. Il tentera de retrouver ce qu’il a perdu. Il se fera sage. Je suis, disons-le, optimiste d’essence.

J’avais la chance de vivre plus de 250 ans, je vais m’éteindre plus rapidement, il doit me rester environ 25 ans. J’aurais le temps de voir croître les 3 pins blancs qu’il vient d’installer, gracieuseté de notre municipalité, et d’admirer un de mes rejetons s’élancer vers ce ciel si aimé.

Je doute que l’humain qui me côtoie ait cette chance. Il a aujourd’hui 75 ans. C’est que nous poussons lentement, nous : à vitesse d’arbre. 

Monsieur Mots 20 mai 2024