Il n’a pas perdu son bec mon « Turdus Migratorius », mais bien son rejeton et depuis il a cessé de chanter.
Le printemps venu, quel plaisir d’observer un nouveau nid sur la charpente de mon hangar ! Impressionnant par sa grosseur, je m’interrogeais sur ces habitants. Je fis rapidement connaissance des locataires en tentant de rentrer dans mon garage et ils étaient bien décidés à protéger leur territoire. Il s’agissait bien d’un couple : deux merles arrivés du sud dès les dernières neiges tombées ; leur poitrine rousse rayonnante promesse de renouveau. Sautillant de plaque en plaque de terre dénudée, ils annonçaient la douce fraîcheur des premières journées chaudes d’avril, l’éclosion prochaine des bourgeons et le réveil de la vie. C’est après 2 vols en rase-mottes que j’ai bien compris que le nid renfermait probablement quelques oeufs. Qu’un couple si petit et fragile défende avec bec et griffes leur progéniture éveillait tout mon respect.
J’ai mis au repos mon ardeur à sortir mon bateau. J’espérais la naissance des petits, inquiet comme un futur papa. Le temps d’éclosion étant d’environ 2 semaines, ce ne serait pas long avant de voir leurs binettes. Seule ombre au tableau : un couple de corneilles demeure aussi dans le boisé derrière. J’avais déjà surpris un de leur congénère dévaliser une haie de cèdres à la recherche d’oisillons ou d’oeufs. J’espérais les miens plus civilisés.
À l’éclosion des premières feuilles, mes attentes furent comblées : ce petit bec grand ouvert réclamant son petit déjeuner égayait toute ma journée. Que d’énergie dépensée par les parents pour satisfaire son appétit ! Il était enfant unique, mais quel panache ! Naïvement, j’ai acheté 2 ou 3 boîtes de vers en tentant de les aider. À ma grande surprise : festin rejeté. Je crois que les lombrics et les fourmis de mon entrée les attiraient beaucoup plus. L’oisillon était peut-être bec fin ?
Un matin, j’ai voulu revoir le jouvenceau. Trou dans mon coeur : nid déserté. Il semblait si fragile, son plumage presque inexistant et son appétit insatiable. Comment ferait-il pour survivre hors de celui-ci ? Sa période de maturation nécessite 2 à 3 semaines, j’ai vite compris le drame ne l’ayant jamais aperçu exercer ses petites ailes. Négation et refus de sa disparition : une colère terrible s’éleva contre mes voisins noirs emplumés. Comme je n’avais pas été témoin de cette affreuse scène, j’espérais encore le rejeton envolé ou tout simplement tombé. J’ai passé quelque temps à sa recherche.
J’ai revu mes 2 merles après quelques jours. Je ne saurai jamais s’ils étaient en deuil de la mort de leur petit ou juste triste de son départ.
Ils chassent toujours sur le gravier devant ma demeure, peut-être avec moins d’entrain, mais sûrement en se disant qu’il y aura un nouveau printemps ; en fait, 16 en tout : l’espérance de vie moyenne de ces volatiles.
D’ici ce temps, j’aurai la chance d’apprendre à construire un abri pour merles à l’épreuve des corneilles et ainsi protéger les merleaux de mes marmots. Tâche difficile, car ils n’aiment que les plateformes. Ou alors, comment déloger mes corneilles ? Problème inexistant après réflexions. Ces opportunistes omnivores savent que les prédateurs sont moins nombreux si leur nid réside à six à quinze mètres du sol. Et comme les corbeaux et hiboux se font rares… Leurs cornillats invisibles à nos yeux expliquent peut-être notre manque d’égard envers eux. La nature ne s’inscrit ni dans le bien ni dans le mal. La vie d’un ver de terre vaut celle d’un oisillon. L’appétit du cornillat égale celui du merleau. En dépit de tous mes efforts, j’aimerais toujours plus le roux de mes chasseurs de vers de terre au sombre coloris de mes amis pirates. Au juste : a-t-on jamais entendu une corneille chanter ? Elle craille, croasse ou graille. Plusieurs fables lui sont consacrées, sans jamais lui donner le bon rôle ;quelques comptines anodines, aucune aussi belle que mon merle a perdu son bec. Décidément, elle a peu pour elle ; même pas l’intelligence du corbeau ! Pauvres « ailes ». Mon inclination est peut-être mal orientée, je ne possède pas une cervelle d’oiseau après tout.