Les premiers à apercevoir ce mauvais garçon et le nommer furent les colons de la nouvelle Angleterre lors de leurs contacts avec les Algonquins Powhanta en 1608, par John Smith, le même que dans Pocahontas de Disney.
De aroughcum (celui qui gratte avec ses mains), sa désignation se transforma en raccoon sans doute en raison de ses grands yeux. Nos premiers pionniers français l’appelaient chat sauvage, je ne sais pas pourquoi, il n’est pas un félin mais bien un félon. Lui et le chat ont peu en commun, sauf la queue, qui est chez lui mieux décorée. Peut-être son cri ? Qu’il lance rarement, sinon coincés au dépourvu lors d’un bon coup qu’il allait finaliser. Plus proche du rat ? Non, il mérite bien qu’on lui ajoute un on pour son nom. De raccoon à raton, il n’y a qu’un son, plus près de la langue de Molière, et explique sans doute cette glisse phonétique.
Après recherche, il n’existait pas en Europe pendant la colonisation de l’Amérique du Nord, il fut introduit en Allemagne en 1930 pour prendre la poudre d’escampette avant la Deuxième Guerre. On le retrouve dans les contes et représentations aztèques et Dakotas, mais pas dans les fables de la Fontaine qui ne pouvait le connaitre au XVIIe siècle. Dommage, il lui aurait bien volé quelques vers. On l’aurait vu soustraire la souris au hibou après l’avoir flatté sur la sonorité de sa voix ou sur la délicatesse de son plumage. Il faudra attendre Jacques Prévert, puis les Frères Jacques, les vrais, pour l’immortaliser dans la littérature et des chansonnettes françaises.
On devine sa présence qu’une fois passée. Que faire, par sa nature, il se faufile pour mieux vous piller. Fripon et intelligent, il est un être de l’aube et du crépuscule : il peaufine ses mauvais coups lorsque vous vous apprêtez à vous endormir. Des siècles de préparation lui ont appris comment commettre le parfait larcin, précisément 25 millions d’années. Attendre votre ronflement demande patience. On le dit propre, qu’il aime tout laver. Essayez d’attraper une grenouille sans vous souiller les mains. Et un crapaud… On aperçoit plus souvent la belle puante que celui-ci. Cette dernière, très coquette, n’est pas aussi habile pour utiliser ses pattes,
car, après tout, l’arme fatale se cache bien sous sa queue.
Mes poubelles sont visitées à intervalles réguliers, même si leurs couvercles pèsent plus de deux kilos. C’est le Hulk des écureuils dont ils partagent bien leurs petites mains agiles. Sans bruit, lentement, il éventre les sacs pour recueillir le joyeux festin abandonné. Il ne vous dira jamais merci; c’est de votre responsabilité si vous avez été si bien cambriolé. D’ailleurs, il est inutile de faire un rapport aux autorités, son cas tombe entre deux chaises : protection de la faune ou prévention de la rage. On décoincera volontiers celui qui s’est malencontreusement pris la tête dans une boite de conserve mais seulement pour le relâcher ou encore l’éliminer. Pas de prison pour ce malin larron.
Mon voleur est parfaitement déguisé, assez bien qu’on emprunte son visage depuis des décennies pour bien représenter le malfaiteur et le polisson. Coquin, on le croit d’emblée impoli et manquant de bonne manière. Dérober avec discrétion a son prix.
Le mien pèse au moins 18 ou 20 kilos. Je l’ai aperçu que deux fois, à la brunante. Pas très beau, son pelage teinté de gris, il doit être très vieux. Jamais vu avec sa trolée de petits; il doit être un mâle, que mon chien se garde bien de pourchasser. Mon Jack ne fait que 10 kilos et a 15 ans. Il est sourd et presque aveugle. Je soupçonne mon voleur de bien connaitre la conjoncture. Puisqu’il n’y a pas de risque, profitons de la situation. Visitons les poubelles régulièrement. Il ne respecte ni la loi ni l’impôt : vive le travail au noir ! Glouton accompli, il est bien gras, ce coquin, et attention aux malappris qui voudront lui faire la leçon ; il se faufilera dans leur grenier pour y passer l’hiver ou leur mangerait l’œuf et la poule ou encore leur tourbe. Opportuniste, mal élevé en raison de votre conduite, omnivore à souhait, il habite votre milieu et profite de vos détritus. Il n’est pas près de disparaitre, celui que vous n’apercevez presque jamais. Il est l’ombre de la lumière. Il vous suit pas à pas ou de repas en repas.
Ses amours couvrent décembre et janvier. C’est sa belle qui le choisit. Ses bambins naissent en avril ou mai. Lui, il est depuis longtemps parti. Quoi de plus magnifique et de plus attirant qu’une poubelle ; loin de lui la responsabilité d’élever une ribambelle de petits. Il a l’âme de coureur des bois, d’ailleurs, Davy Crokckett avait fait de lui un chapeau. Ce dernier ne connaissait pas le poids de tous les puces, tiques et poux qui ornaient sa fourrure.
Son espérance de vie en liberté : 2 ans à 5 ans, en captivité : 20 ans. L’indépendance a son prix, surtout lorsqu’on s’obstine à ne pas utiliser les passages pour piétons.
Néanmoins, je préférerai toujours apercevoir un raton qu’un ours ou une moufette dérober mes victuailles lors de mes nuits de camping sauvage. Entre trois malfaiteurs, choisissons le plus distingué, sinon le mieux déguisé.